En mettant l’éditorial à la fin, je croyais pouvoir m’épargner la tâche fastidieuse – et obligatoire pour le premier numéro de toute nouvelle publication – qui consiste à décrire le comment du pourquoi de l’affaire. Comme s’il fallait dès le départ s’apposer une étiquette définitive et par le fait même, restrictive.

Soit.

De toute façon, il s’en trouvera toujours pour qui il faut, tôt ou tard, mettre les points sur les virgules, et puisqu’il convient naturellement de consentir à rendre notre démarche limpide pour le plus grand nombre – pourfendre la brume étant aussi notre mandat, notre mission et même notre devoir – je préfère donc, pour le bénéfice de la transparence, céder la parole à un orateur hors pair, dont la concision encyclopédique n’a d’égale que la maîtrise syntagmatique, et qui, comme nul autre, saura semer un éclairage fleurant bon la clairvoyance rude du terroir et dont l’onde colorée résonnera jusqu’aux tréfonds de nos travers superficiels les mieux ancrés pour en extirper, fier et droit, le fruit bien mûr de la vérité. J’ai nommé; son Honneur le Maire de Champignac*.

* Personnalité bien connue et tribun d’élite, portrait craché de Jacques Parizeau, le maire de Champignac s'est très vite imposé dans l'esprit de ses contemporains comme étant la mesure étalon de l'orateur public. Plusieurs générations de politiciens s'en sont inspirés, tel Lucien Bouchard et Bernard Landry notamment, et même parmi les plus jeunes, tel un Mario Dumont, par exemple, chez qui on retrouve, bien que de façon maladroite, l'ombre du maître. Par ailleurs, on a pu constater son influence très nette sur le style oratoire première manière du maire de Montréal, Gérald Tremblay. Si dans le cas de ce dernier on pouvait parler d’abus de technovlangue ou, plus prosaïquement, de langue de bois, il n’est personne, à part un ignare ou un béotien patenté, qui oserait faire pareil affront à la verve inspirée de cet orfèvre de haut vol qu’est le maire de Champignac.

* * *


Brumicorniennes, Brumicorniens,
je serai bref…

Je suis certain que nous aurions tort de nous lancer dans des discours enflammés qui ne peuvent que rafraîchir l’atmosphère et que si nous mettons un peu d’eau dans notre vin, nous éviterons de jeter de l’huile sur le feu. Je ne demande qu’à aplanir le fossé qui nous sépare.

Je suis heureux d’être aujourd’hui présent parmi vous, parmi toutes ces magnifiques bêtes à cornes à la tête desquelles monsieur Bastien nous fait l’honneur de s’asseoir, lui qui, debout à la proue du splendide troupeau de la race bovine du pays, tient, d’un oeil lucide et vigilant le gouvernail dont les voiles, sous l’impulsion du magnifique cheval de trait indigène, entraînent, sur la route toute droite de la prospérité, le Brumicornien qui ne craint pas ses méandres, car il sait qu’en serrant les coudes il gardera les deux pieds sur terre, afin de s’élever, à la sueur de son front musclé, vers des sommets toujours plus haut!

À travers sa personne, ainsi que du «noyau» dont il a su s’entourer, c’est notre politique éditoriale tout entière qui sert de cible aux brebis galeuses qui rampent secrètement parmi nous en brandissant l’étendard de l’anarchie! Mais ça va changer!

Jamais, vous m’entendez, je ne laisserai la dent des démolisseurs fouler au pied ces vieilles pierres dont le front chargé d’histoire a bercé le cadre où nos pères ont fait leurs premiers pas et dans le sein desquelles, dort un passé glorieux qui tient l’oeil fixé sur ses fils respectueux…

Le rétrécissement idéologique, véritable épine dans le pied de notre époque, nous coupe les bras en étranglant notre imaginaire au son du compte-gouttes affûté des experts en marketing. Repoussant d’une oreille sereine les objections de certains, nous avons hardiment tranché la question et décidé d’amputer!

Ainsi le Brumicornien poursuivant son droit chemin, tourne délibérément ses pas vers l’avenir, car il sait que culture, humour et philosophie sont les deux mamelles qui pétrissent le pain dont il abreuve ses enfants!

En tout cas, qu’on sache ici que chaque fois que la griffe de l’angoisse prend à la gorge le coeur de notre entreprise, je lève un regard qui tombe à pieds joints sur les chantres du prêt-à-penser dont l’activité mystérieuse et cryptogamique est une épée de Damoclès qui ronge mon coeur de maire.

Mais ce silence ne me dit rien qui vaille. Votre coeur peut-il faire la sourde oreille à mes appels?!

Je suis venu vous dire que chaque Brumicornien n’a pas assez de ses deux yeux pour pleurer, lorsqu’il lance un regard bourrelé de remords, en arrière vers les événements violement inexplicables qui sont désormais notre avenir quotidien…

Et si ces vandales font planer l’ombre menaçante de la main criminelle de l’anarchie qui, sous terre, ronge les bases de nos aspirations les plus hautes, ils nous trouveront debout, arc-boutés d’un pied vengeur sur notre courage légendaire pour relever ce fier symbole qui porte même bien haut une fière devise et qui brillera parmi les étoiles pour le Brumicornien qui, penché sur son labeur, y lèvera un oeil avide d’y boire à pleins poumons le réconfort du symbole que je suis fier de lui donner!


Discours prononcé lors du gala d’ouverture de CornedeBrume.com, fer de lance de VirusDesign.com, le projet de réseau.

*


Le maire de Champignac est un personnage créé par Franquin pour la bande dessinée Spirou. Greg, le père d’Achille Talon, aurait collaboré à la rédaction de certains discours du maire, dont le style oratoire était à l’origine inspiré des citations de «Joseph Prudhomme» d’Henri Monnier ainsi que de L’Os à Moelle, la revue hebdomadaire de Pierre Dac.

Le discours est composé d’extraits des histoires ou albums suivants:
Les petits formats
Le prisonnier du bouddha
Le voyageur du mésozoïque
Z comme Zorglub
La peur au bout du fil
(Éditions Dupuis)

La revue suisse La Distinction décerne annuellement le Grand Prix du Maire de Champignac, pour les meilleures citations extraites de discours bien réels, mais parfaitement dignes du personnage, dans l’esprit, sinon la lettre. Sur leur site, vous trouverez aussi les discours champignaciens prononcés lors des cérémonies du Grand Prix, de 1988 à 2002.


CornedeBrume.com est hébergé par VirusDesign.com, le projet de réseau