

«Les tags,
c’est de la marde! »
Bob, un voisin de la
rue Clark
Le pire, c’est les maniaques. Ceux qui vont mettre leur crisse
de tag à toute les trois pieds, toute le tour du bloc... Wô
les morons! Slaquez un peu su’a canette. C’est nous autres
qui est pognés pour vivre avec vos ossetis de barbots laites.
À part de d’ça, vous auriez-tu comme un genre
de problème, peut-être? J’sais pas moi, mais il
me semble qu’un gars qui passe son temps à écrire
son nom partout, c’est un peu foqué, non? Entéka.
C’est sûr, des fois il y en a des beaux, mais ceux-là
sont rares. Ils se choisissent une couple de beaux spots pis c’est
toute. Jusqu’à temps qu’un épais vienne
mettre son osseti de barbot juste à côté, quand
c’est pas drette dessus…
Pis ceux qui font ça dans les vitres avec de l’acide,
c’est des malades mental. Attachez-les quelqu'un! Ça
presse!
*

«Ce qui est désolant, c’est
l’immobilisme pictural, la stagnation formelle...»
Daphné, voisine
du boulevard Saint-Laurent
L’idée d’une forme d’expression artistique
et populaire qui éclot spontanément sur les murs gris
de la ville, comme autant de fleurs de résistance, est une
idée qui m’émeut profondément. Jusqu’aux
larmes, même.
Malheureusement, 30 ans après la création du mouvement
graffitiste – inextricablement liée à celle du
mouvement hip-hop, alors fabuleusement créatif et qui était
encore en pleine émergence en son épicentre même;
New York – il faut bien reconnaître que formellement,
à l'exception notable de ceux qui s’en sont sortis, à
l'instar de Keith Haring ou de Zïlon, la plupart des graffitistes
font du sur place.
De toute façon, ils ont été complètement
récupérés par le système, eux, leurs fringues
et leur musique.
Tout compte fait, je préfère encore les graffitis des
anarchistes, tous laids qu’ils sont avec leurs lettres bâtons.
Mais au moins, on sent une urgence, une ferveur. Ces gens ont quelque
chose à dire et c’est ce qui fait toute la différence.
*

«C’est des vandales! Le service
militaire leur ferait du bien.»
Henri, voisin de table
à la taverne du quartier
Dans mon temps, il n’y en avait pas de graffitis. Les gens étaient
bien trop élevés pour faire ça. Voyons donc si
ça a du bon sens d’aller écrire sur les murs du
monde qui ont travaillé fort toute leur vie pour s’acheter
une maison. Voire si ça a de l’allure!
Quand j’étais jeune, on n’avait pas le temps de
niaiser toute la journée, on avait de quoi à faire.
C’était pas l’ouvrage qui manquait. C’était
le temps des grosses familles. Les grosses familles, ça fait
ben de l’ouvrage. Pis dans ce temps-là, on ne se débarrassait
pas des vieux comme aujourd’hui. Dans ce temps-là, il
n’y avait pas de tévé, ça fait qu’ils
parlaient avec les vieux. Les vieux, ça a toujours quelque
chose à dire. Mais maintenant qu’il y a la tévé,
ils n’ont plus besoin des vieux. Envoye à l’hospice!
Ils viennent de sauver au moins une heure par jour qu’ils vont
pouvoir passer devant la tévé.
Prends mon gendre. Il ne veut pas d’enfants, pas le temps, qu'il
dit. Lui et ma fille ne viennent jamais me voir, pas le temps. Même
qu’il ne s’occupe pas trop de ma fille, pas le temps…
Pas le temps pour rien. Pis si tu le regardes aller, il court tout
le temps. Pourquoi? Pour avoir plus de temps pour sa maudite tévé.
Son cinéma maison comme il dit…
Quoi? Les graffitis? Ben justement, mon gendre s’en est fait
faire un sur sa porte de garage. Ça va y coûter au moins
100 $ pour le faire enlever. Il dit que c’est de ma faute.
Vu que je suis vieux, ma fille ne veut pas s’en aller vivre
en banlieue tout de suite, elle aime mieux rester dans le quartier
en attendant que je lève les pattes. Mais j’ai des petites
nouvelles pour le gendre. S’il pense que ma fille va s’en
aller en banlieue, elle qui est née icitte en ville, il est
aussi épais qu’il en a l’air.
Vous n’écrirez pas ça, hein?
*
Propos recueillis
par Normand Bastien
Graffitis: Sake
HYH
Photos: www.necrohiphop.com
Quelques
liens
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