

par le R.P.
Pierre Naud2
Il a beaucoup été question dernièrement de l’éventuelle
démission de Jean-Paul II. Or ce dernier, en dépit de
son état de santé chancelant, ne donne aucun signe de
vouloir renoncer au trône de saint Pierre pour autant. Certains
critiques mal intentionnés lui reprochent, non sans sarcasme,
cette «infaillibilité» dans sa volonté de
continuer à coiffer la tiare pontificale.
Cependant,
il apparaît un peu prématuré d’accuser le
pauvre homme des pires intentions. En effet, compte tenu de l’âge
plus que vénérable où les prétendants
reçoivent la consécration à titre de chef de
l’Église catholique, on ne peut douter que, au fil des
siècles, plus d’un a souffert de certaines faiblesses
dues à la vieillesse. Cela n’a jamais empêché
quiconque de régner en tant que pape. Après tout, les
litières, passées de mode depuis Jean XXIII mais remplacées
par les papemobiles et autres plateformes sur roulettes, ne sont pas
faites pour les chiens.
Indépendamment du fait que le pape n’est
pas tenu d’abdiquer pour raisons de santé, il existe
un autre incitatif – et de taille – pour le décourager
de remettre sa démission en tant que souverain pontife. En
effet, le précédent historique l’absous et lui
sert tout un avertissement.
Revenons à la fin du XIIIe siècle, époque
bénie et lointaine où l’Église est déchirée
par les dissensions et où les prélats semblent plus
soucieux de leurs intérêts personnels que du salut des
âmes. Un autre monde, quoi!
Bref,
en 1292 s’éteint le bon pape Nicolas IV. Pourquoi était-il
si bon? À vrai dire, principalement parce qu’il n’a
pas fait de vagues et peut-être aussi parce qu’il fut
si difficile de le remplacer. En effet, pendant 27 mois, les cardinaux
ne peuvent s’entendre quant à un successeur. Deux factions,
à peu près à forces égales, n’arrivent
pas à imposer leur candidat respectif. On comprendra que, au
bout de deux ans d’hésitation, l’ensemble des catholiques
commencent à exhorter le saint collège de faire preuve
d’un peu plus de zèle et de sacrifice.
Parmi
eux se trouve un dénommé Pietro Angeliri. Il s’agit
d’un homme pieux et chaste qui avait fondé une communauté
d’ermites – chose assez amusante en soi – plus tard
appelés les célestins. Profitant de sa réputation
de sainteté, il se permet une épître à
l’attention du saint collège afin de demander de régler
le problème. Les cardinaux, épuisés par leurs
longues discussions décident de part et d’autre de proposer
le saint homme comme futur pape. Il s’agit, finalement, d’une
solution de compromis qui ne vise qu’à dénouer
la crise. En secret, les principaux intéressés –
dans tous les sens du mot – espèrent pouvoir influencer
le nouveau pape à leur avantage. Effectivement, Pietro, qui
monte sur le trône de saint Pierre en 1294 sous le nom de Célestin
V, n’est pas du tout rompu aux intrigues et se trouve fort démuni
en tant qu’arbitre dans la cour des grands.
Naïf peut-être, mais lucide tout de même,
le bonhomme. Il se rend très vite compte qu’il est totalement
dépassé par sa charge. En fait, au bout de cinq mois,
il décide de remettre sa démission et de retourner à
son ermitage. Après tout, le pape étant infaillible,
il estime ne pas pouvoir se tromper. Lourde erreur.
Son
pontificat aura eu au moins un effet bénéfique. En moins
de temps qu’il n’en faut pour le dire, alors que précédemment
ils n’avaient pu s’entendre après plus de deux
ans de négociations serrées, les cardinaux élisent
cette fois Boniface VIII. Apparemment, Célestin V aura au moins
réussi à faire l’unanimité contre lui.
Mais
voici que le roi de France, qui n’est tout de même pas
quantité négligeable, conteste l’élection
de Boniface VIII. Ce dernier, afin de couper court à toutes
les insinuations quant à sa légitimité, fait
emprisonner Pietro-ex-Célestin V avant de le faire assassiner
dans sa geôle de Castello di Fumone en 1296.

Bref,
la morale de cette histoire est la suivante; et ici, je m’adresse
surtout aux garçons. Si on vous élit pape, ce n’est
pas nécessairement parce qu’on vous veut du bien. De
plus, si un pape ne vous aime pas, vous avez avantage à courir
vite et loin. Enfin, si vous êtes pape, accrochez-vous à
votre job!
Gageons que Jean-Paul II, plus très ingambe mais
pas fou, a bien assimilé les leçons de l’histoire.
1 Cet article est tiré d’une des émissions Le
bon côté, dimanche qu’anime le père
Naud en compagnie d’invités du monde des affaires.
2 Le père
Naud est présent depuis longtemps dans les quartiers défavorisés.
Son action a influencé les ouvriers et les moins nantis ce
qui a permis de mieux faire passer auprès d’eux le message
de l’Église catholique actuelle. Mentionnons, parmi ses
ouvrages les plus connus, Ainsi Dieu (1992), Pape et
Russes (1994), Une brève histoire du catholicisme,
tomes I à XVII (1995-2001) et son retentissant essai Le
petit Jésus en a ras le bol des cons qui se font crucifier
à sa place (2003), sans oublier son émission de
radio hebdomadaire Le bon côté,
dimanche.