Ma boîte aux lettres a débordé depuis la dernière chronique traitant des élections scolaires. En fait, la raison principale en est que le camelot a laissé par erreur deux publisacs à la place d’un seul et que ladite boîte est toute petite. Mais ce sont des choses qui arrivent.

Je reste magnanime: je ne lui en veux pas.

Cependant, même si personne ne m’a écrit pour me poser de questions à ce sujet, je me permets de vous expliquer qu’un aspect est digne de mention à propos du système démocratique tel que nous le connaissons.

Principal axiome, n’est-ce pas, répandu et répété à cor et à cri: le seul moyen acceptable de changer les choses dans la société, c’est par la démocratie. Enfin, quand j’affirme que c’est un postulat, j’irais jusqu’à prétendre qu’il s’agit d’un truisme, pour ne pas dire un précepte. À vous de choisir selon votre conscience.

Là où je suis de plus en plus mal – dans tous les sens de l’expression –, c’est lorsque j’identifie tous ceux et celles qui insistent sur ce point: privilégiés, possédants, parvenus, ploutocrates, propriétaires, patrons, prévaricateurs et p.-d.g. de tous poils. À première vue, les gens qui insistent le plus sur le facteur de changement lié à la démocratie sont justement ceux, et celles, qui comptent parmi les plus acharnés à maintenir le statu quo; ceux – et celles – qui, pour rien au monde, ne voudraient voir changer les choses, justement.

Vous admettrez avec moi que c’est tout de même un peu bizarre. Pour ma part, ça me laisse une impression de vague inconfort. Car enfin, si le changement est une partie constitutive de la démocratie, comment se fait-il que les éléments les plus rétrogrades de nos sociétés lui soient si attachés?

À première vue, c’est tout aussi illogique qu’une fluctuation des prix de l’essence à la pompe. Ce qui n’est pas peu dire.

Le Siège des Nations-Unies, à New York


Serait-il possible que la démocratie ne soit qu’une façade, une sorte d’excuse? Qu’elle soit bien davantage un moyen de maintenir le statu quo socioéconomique? Parce qu’en faisant semblant de s’appuyer sur une volonté populaire, qu’on peut manipuler à loisir (voyez les dernières élections présidentielles aux États-Unis), on gagne automatiquement une légitimité inattaquable. En d’autres termes, il est possible, pour qui que ce soit d’assez riche, de mener le jeu à sa guise sans s’embarrasser des avis et des désirs de la population. Après tout – ne le sait-on pas au Québec? – le changement démocratique doit vaincre la plus grande puissance de la nature: la force de l’inertie. Combien faut-il de votes progressistes pour contrebalancer un vote en faveur de l’immobilisme? Tout ce qu’on a fini par savoir, c’est que cinquante pour cent plus un n’est pas assez…

Et si, par hasard, le désir de changement était assez grand pour vaincre la force de l’inertie, il reste toujours l’armée. N’a-t-on pas failli, au dernier référendum, refaire connaissance avec cette splendide institution fédérale qui revient épisodiquement nous expliquer clairement, et dans les moindres détails, à quel point le Canada nous aime? Tout au moins était-ce dans les intentions du premier ministre de l’époque. Et encore, si nous étions le seul pays dans ce cas, ce serait déjà un pas de géant dans la bonne direction. N’a-t-on pas fêté dernièrement le trentième d’un triste anniversaire chilien… dans l’indifférence quasi générale?

Enfin, dites-moi seulement quels progrès majeurs ont été amenés dans l’histoire de l’humanité par des moyens démocratiques? Je veux bien écumer les livres d’histoire, mais je ne vous garantit pas d’en trouver à la louche. Avant de vous objecter, n’oubliez jamais que si les conditions de vie des ouvriers se sont améliorées, c’est parce que les capitalistes se cherchaient de nouveaux débouchés pour leurs produits, et non parce que les travailleurs avaient le droit de vote. (En ce sens, je me permets de vous rappeler que Tony Blair est un social-démocrate; mettons que ça fait refluer à gauche bien du monde...)

Changement de propos, avez-vous remarqué que les démocraties ne se combattent jamais les unes les autres? Elles sont en compétition, mais jamais en guerre. Un peu comme des boutiques appartenant à la même chaîne.

Au fond, c’est peut-être ça, la démocratie: on choisit le gérant du magasin, mais on ne rencontre jamais le vrai boss.

La vois-tu?


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