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Genève, octobre 2003 Pour Ivan
J'ai de la peine à comprendre que l'on puisse habiter Genève. J'ai de la peine à comprendre que l'on choisisse de vivre dans un lieu rempli à rabords de diplomates, comme un verre de bière trop plein que l'on n'ose pas secouer trop fort de peur de perdre la précieuse mousse. J'ai de la peine à croire que Genève est une ville cosmopolite comme plusieurs ont essayé de me le faire croire. C'est une détestable petite bourgeoise qui n'a que des bijoux de luxe sur sa peau rêche. J'ai de la peine avec Genève. J'y ai vécu 24 ans. Je ne veux plus y vivre. Pour moi, cela consisterait en une immense défaite. Je dois batailler pour que mon chemin ne la croise pas de manière prolongée, malgré la présence de ma famille. Point douloureux. La famille, les racines, dans une ville que je n'aime pas.
Cet après-midi, alors que je circulais dans un de ces trams détestablement lents, froids, souterrainement polis (où même les guichets pour prendre ce bout de papier qui marque la preuve de mon paiement — que de mots affreux — ne rendent même pas la monnaie), un homme blanc, costaud, avec une petite moustache trop courte sur les côtés et une veste en cuir noir est monté. Sans le savoir, je me trouvais moi-même à la place choisie par tous ceux qui offrent un peu de leur musique dans les transports en commun ; ces gens qui permettent aux genevois frileux et hypocondriaques de penser, peut-être, que la petite voix enregistrée qui annonce les stations n'est pas une fatalité. Je me trouvais donc en face de lui, au milieu du tram. Avec une petite voix ténue, comme s'il ne voulait pas déranger, cet homme a souhaité bonjour à tout le monde. Rien que pour cela, je trouve qu'il méritait qu'on l'écoute. Avec un peu d'imagination (il en faut pour vivre dans ce monde) il m'a presque fait croire pendant une seconde que nous étions une grande équipe embarquée dans un vaisseau fardé d'immenses couleurs en route vers la prochaine étoile. Que nous étions finalement «ensemble» dans ce tram froidement métallique, suivant stupidement les rails devant lui. Comme prévu, l'homme a sorti une guitare, et a commencé à chanter. Une voix grave, pas très assurée, mais avec des intonations profondes, comme de grandes coulées de vent froid, sec et puissant. Un vent de plaines nordiques. Il a chanté deux chansons, dans une langue aux accents saccadés. Il m'a semblé reconnaître la langue de l'ami chez qui je loge pendant mon séjour dans cette ville. Deux chansons, lentes, avec une véhémence contenue. Il m'a fait penser aux cafés de Prague, où les hommes chantaient leur vie écrasée de travail et la force de leur attachement à leur patrie. Cette dernière notion m'est presque totalement étrangère, mais j'y suis sensible chez les autres. La musique pour dire son attachement. Comme le remarque Nicolas Bouvier, la musique, à l'est de Zagreb, à une importance dans la vie quotidienne que l'on ne retrouve plus dans notre Occident.
Une fois les deux chansons terminées, et quelques arrêts de tram plus loin, il a rangé sa guitare et sorti un petit porte-monnaie noir. Un porte-monnaie juste assez grand pour mettre quelques pièces; une bourse en cuir fermée par une petite pince métallique, comme celui de ma grand-mère. Alors que j'entamais un geste de la main en direction de mon porte-monnaie, il est passé devant moi sans me voir. Je me suis demandé un moment s'il ne s'attendait tout simplement pas qu'un jeune comme moi lui donne de l'argent; seules les vieilles mémés sont connues pour donner de l'argent dans le bus, à Genève (mais juste quelques pièces, parce qu'il ne faut pas «exagérer»...) L'homme est parti vers l'avant du tram pour récolter une éventuelle, et certainement maigre, rémunération. Je l'ai observé tendre son porte-monnaie et revenir presque complètement bredouille. Quand il m'a vu avec ma pièce, il s'est approché. Je la lui ai donnée, puis j'ai ajouté: - Puis-je vous demander dans quelle langue vous chantez? Avec le regard soudain planté intensément dans le mien: - Je chante en russe. - C'est bien ce qu’il m'avait semblé. A peine un sourire, mais j'ai vu sa moustache se courber très légèrement. Il m'a dit «merci». Il est passé devant moi et je l'ai perdu de vue.
Un russe, probablement émigré dans cette drôle de ville, qui chante dans le tram des chansons qui ont plusieurs milliers de kilomètres, transportées dans l'esprit des hommes qui viennent de là-bas, des chansons dont on a perdu la trace du compositeur puisqu'elles font partie de la culture enracinée de la région. C'est ma petite révolte à moi contre Genève. Souligner à un étranger son appartenance à un lieu qui n'est pas cette ville. Ce n'est certainement pas «charitable» dirait la vieille. Mais un jour cet homme repartira. Je l'espère. Moi qui viens de cette ville, je me suis dit qu'il était temps que je la quitte à nouveau, que je me remette en route. Ces chansons m'ont donné envie de partir vers l'est.
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