par Oliver James

Texte paru dans Adbusters, numéro 49.
Traduit par Michel Durand, avec l’aimable autorisation de l’auteur.


Voici un fait réellement étrange: les jeunes filles britanniques âgées de 15 ans que l’on peut considérer comme gâtées risquent deux fois plus, aujourd’hui, d’être anxieuses et déprimées que leurs voisines plus pauvres. Ces jeunes filles jouissent de tous les avantages possibles. Elles réussissent mieux à l’école que les garçons. Les gains sociaux remportés par leurs mères et leurs grand-mères font qu’elles ont beaucoup plus d’argent à dépenser et jouissent d’une plus grande liberté dans l’utilisation de leur temps. S’il y a un groupe qui a toutes les raisons de se sentir enthousiaste envers le style de vie à l’américaine du capitalisme libéral, c’est bien elles.

Pourtant, elles sont de plus en plus misérables. Alors qu’en 1987 elles n’étaient que 6% à souffrir d’une maladie mentale grave, elles sont maintenant 18%. La cause de cette glissade est celle-là même qui a causé, depuis 1950, une hausse vertigineuse des maladies mentales dans les pays dits développés et particulièrement aux États-Unis. Il s’agit d’une attaque pathologique du syndrome «mieux paraître que le voisin», un mécanisme de comparaison obsessive et envieuse de ce que vous avez et de ce que vous êtes, qui conduit à n’être jamais satisfait de vous-même et de ce que vous avez.

Dans le cas des adolescentes fortunées (mais pas des moins bien nanties ni des garçons) leurs inquiétudes face à leurs résultats scolaires ainsi qu’envers leur poids ont connu une hausse vertigineuse. Leurs anxiétés ont étroitement suivi la hausse spectaculaire de leurs notes de même que la pression grandissante pour ressembler à Kate Moss ou Posh Spice. Les attentes croissantes de leurs parents, de leurs professeurs et des médias ont créé une véritable épidémie de comparaisons entre elles et les autres filles.

Kate Moss

Se comparer aux autres fait partie de la condition humaine. Si nous voulons nous améliorer, nous nous tournons naturellement vers des modèles, des gens qui ont déjà atteint ce que nous visons. De même, si nous voulons nous réconforter il nous suffit d’observer ceux qui ont moins bien réussi que nous.

Par exemple, lorsque j’essaie d’améliorer ma performance au golf, je me compare à mon ami Paul qui est bien meilleur que moi. Mais il faut être prudent lorsqu’on se compare à meilleur que soi. Afin de ne pas me sentir complètement déclassé, je dois garder les choses dans leur contexte en me disant «il joue depuis des années» ou «il passe tout son temps à pratiquer». C’est la technique qui consiste à minimiser. Sans elle, je ne pourrais apprendre de ce que fait Paul sans sombrer dans le découragement.

D’autre part, quand je joue avec Hugo qui est nul, il est important que je laisse mon sentiment de supériorité nourrir ma confiance en moi (ce qui m’aidera quand je jouerai avec Paul). Si j’étais déprimé, je me dirais probablement «J’ai battu Hugo, mais il gagnerait sans doute s’il prenait quelques leçons et pratiquait un peu». Je minimiserais le fait qu’il joue moins bien que moi et n’en tirerais aucun bienfait pour mon estime de moi. Au lieu de ça, je me contente d’apprécier de mieux jouer.

Le capitalisme libéral à l’américaine a utilisé sans vergogne notre goût de la comparaison. Pire, il encourage des façons carrément pathologiques de se comparer, que ce soit vers le haut ou vers le bas. Nous subissons, dès le plus jeune âge, une pression continuelle pour nous comparer à des gens incroyablement beaux, talentueux et, ultimement, irréels, le tout sans la possibilité de les minimiser. La télévision et les magazines créent l’illusion que ces célébrités sont des gens comme nous.

La conséquence? Des jeunes filles bien nanties de 15 ans vont vous dire, avec le plus grand sérieux, qu’elles souhaitent avoir le même succès que Madonna et Posh Spice, se comparant directement à elles et, de toute évidence, inconscientes de l’extrême improbabilité que leur souhait ne se réalise jamais. Elles ont l’impression de connaître ces femmes et sont, en plus, encouragées par des paroles de chansons et des autobiographies qui promettent «toi aussi tu peux devenir qui tu veux». Elles ne tiennent absolument pas compte de tout ce qui a servi à construire ces célébrités.

The Simple Life. Dans cette nouvelle et très populaire émission de téléréalité américaine, Paris Hilton, héritière des hôtels du même nom et Nicole Richie, fille de Lionel, font l’expérience de la «vraie vie» dans une famille de cultivateurs à Altus, Arkansas (population: 817).

Madonna, par exemple. Il s’agit d’une workaholic machiavélique qui a utilisé argent et statut pour compenser une enfance terriblement perturbée. Quant à Posh Spice, elle recherche maladivement l’attention et est prête à absolument tout pour être célèbre. Sans ces pathologies, une fille normale ne sera probablement pas préparée à accepter les affreux sacrifices et les contorsions qui mènent à la célébrité.

Tout aussi destructeur est le fait que lorsque ces jeunes filles ultras perfectionnistes voient leurs excellentes notes ou regardent dans le miroir leur joli minois et leur corps nubile, elles ne voient aucune raison de se réjouir. En lieu et place, elles pensent à d’autres qui sont, ne serait-ce qu’un peu, meilleures: «meilleure en maths», «des plus gros seins», «plus d’amis». Et elles se considèrent comme des ratées. Encore pire, lorsqu’elles voient d’autres filles qui ont obtenu de moins bonnes notes ou sont moins jolies, elles n’en tiennent pas compte, minimisant les preuves que leurs efforts n’ont pas été vains. Le meilleur d’elles-mêmes n’est jamais assez.

De plus en plus vite, surtout par comparaison avec les années ’50, s’est implantée en nous la maladie du «gazon qui est plus vert chez le voisin». Une étude portant sur les gagnants à la loterie montre qu’ils ne tardent pas à réajuster leurs visées et à se plaindre de ce qu’ils n’ont pas. Ils ont une Mercédes et une Porsche, une vaste demeure et n’ont pas besoin de travailler. Ah! mais si seulement nous pouvions avoir un hélicoptère, tel yacht, tel manoir...

De la même façon, les hyperriches haussent continuellement leurs attentes si bien que, même s’ils résident dans les meilleurs hôtels, conduisent les voitures les plus exclusives, etc., ils sentent qu’il y a toujours mieux quelque part. Ils sont sans cesse offensés par le plus petit signe que ce qu’ils ont n’est pas l’absolu meilleur.

La croissance économique perpétuelle n’est possible que si les besoins se diversifient sans cesse pour créer de nouveaux marchés. Il est nécessaire que cette diversification des besoins se poursuive pour pouvoir concevoir des produits qui les satisferont. Le capitalisme libéral se perpétue en cultivant un ersatz d’individualisme qui nous pousse à nous définir à travers nos acquisitions, des produits de plus en plus ciblés qui créent une inquiétude fétichiste, la nécessité de posséder ceci au lieu de cela, bien qu’en pratique il n’y ait aucune différence entre les deux. Le capitalisme global se gorge de l’insatisfaction et de la rage engendrées par des comparaisons irréalistes et nous encourage ensuite à combler ce vide psychique avec des achats et des drogues réconfortantes (alcools, drogues illégales, bouffe, nicotine, caféine, Coke).

On peut même faire de l’argent en vendant des pilules et des thérapies qui tenteront de corriger le déséquilibre chimique que ces ambitions démesurées et leurs pseudo individualités ont causées aux cerveaux des plus faibles. Le capitalisme fait de bonnes affaires des deux côtés. Il crée de la misère et la soigne. Ce sont nos vies intérieures qui écopent.

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Oliver James est psychologue et auteur.

Version originale: www.adbusters.org


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