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Décalages

par Normand Bastien, 7 février 2004

Ici et maintenant semble parfois être l’endroit le moins fréquenté. C’est qu’il est peut-être le plus dangereux de tous.

Il suffit parfois d’un tout petit décalage. Par exemple, il ne faut que sept secondes pour nous protéger des agressions mammaires, qu’elles viennent d’un téton américain ou d’un toton canadien.

Mais on peut aussi avoir besoin d’un décalage un peu plus long. Comme les 60 jours de répit que vient de s’accorder le gouvernement Charest en refilant la patate chaude du Suroît à la Régie de l’énergie, au grand plaisir d’Hydro-Québec, ce qui n’a rien pour rassurer les opposants.

On serait tenté de croire que le gouvernement réagit à l’opinion publique, qui, selon un récent sondage, s’est exprimée à 67% contre le projet de centrale thermique. Mais, heureusement, on peut compter sur Denise Bombardier pour nous rappeler à l’ordre. Selon elle, toute reddition à la volonté populaire serait la marque infâme d’un gouvernement mou, ou pire; démagogique: «Cet électoralisme qui adapte sans cesse l'action au feeling populaire, lequel, tel une girouette, évolue selon le dernier show de télé-réalité, ne permet pas d'assurer une stabilité sociale sans laquelle aucun progrès ne peut être réalisé.»

Qu’elle se rassure, monsieur Charest entend garder le cap: «ça veut dire accepter le fait que le changement n'est pas facile. Ce n’est pas vrai que le vrai changement arrive facilement. Le vrai changement commande de l’effort, le vrai changement commande de la persévérance, le vrai changement commande de la détermination et le vrai changement commande que nous puissions ensemble garder le cap sur cette destination ultime de faire grandir le Québec et lui permettre d’occuper toute la place qui lui revient».

Voilà qui a le mérite d’être clair!

*

Garder le cap, c’est aussi l’intention de George W. Bush et Tony Blair – nominés pour le prix Nobel de la paix, décalage suprême s’il en est – qui ont tous deux ordonné des enquêtes sur la valeur des renseignements présentés pour justifier la guerre en Irak, tout en affirmant du même souffle que cette guerre était légitime malgré tout…

Autre heureux effet de décalage, les résultats de ces enquêtes sont prévus pour l’an prochain et donc, fort commodément, après les élections américaines.

*

Interrogé sur la quantité d’argent reçue par ses entreprises, le premier ministre est demeuré vague, se bornant à répondre «à ma connaissance, je dirais à peu près haut comme ça».


Chercher à gagner du temps avec une enquête, c’est bien, mais ça ne fonctionne pas toujours. Parlez-en à Paul Martin. Même après avoir demandé à la vérificatrice générale de mener une enquête sur le montant réel des contrats accordés à Canada Steamship Lines par le gouvernement, l’opposition, qui semble avoir trouvé là un os de première qualité, s’acharne impitoyablement sur lui.

Oui, pauvre lui. Les médias, et beaucoup La Presse, nous ont pourtant bien expliqué comment tout cela était légal, et qu’il est impossible pour une entreprise de transport maritime de survivre à la concurrence si elle ne peut jouer selon les mêmes règles.

Mais l’opposition en fait une question morale!

Faut être décalé pas à peu près. Si la morale avait sa place dans la gestion des entreprises, depuis le temps, ça se saurait!

 

7 février 2004 • Page 1/5