
Chère éducation
par Luc Asselin, Corne
de Brume
Il était une fois, dans un sommet culturel panaméricain
où se retrouvaient quantité de ministres de nombre
de pays, deux d’entre eux qui se tinrent à peu près
ce langage…
«Vous savez, expliquait le premier, ministre de l’Éducation
d’un gouvernement prospère et néanmoins francophone
de l’Amérique du Nord, chez nous il faut doter maintenant
les bibliothèques des écoles primaires et secondaires
de quantité incroyables de livres, et cela coûte cher!»
«Vraiment?» demanda l’autre, un ministre de l’Éducation
aussi, mais d’une nation des Caraïbes, qui était
également le seul pays véritablement indépendant
de tout le continent. «Nous vivons en régime socialiste
et cela ne nous coûte pas tant.»
Le premier ministre, un peu vexé, se contenta de hausser
les épaules, songeant que, sans doute, la publication de
livres et de manuels devait être sous contrôle de l’État
et que, certes dans de telles conditions, la chose ne devait pas
exiger d’aussi grandes dépenses.
«Mais en plus, insista-t-il, il faut également renouveler
le personnel enseignant au niveau collégial et, avec l’échelle
salariale actuelle, cela coûte très, très cher!»
«J’en suis fort surpris, avoua son vis-à-vis
latino-américain. Chez nous, en régime socialiste,
ce n’est pas si dispendieux.»
À nouveau rebuté, le ministre boréal se fit
une raison en songeant que, effectivement, dans un pays où
les salaires sont fixés par l’État, tout comme
les prix d’ailleurs, la chose pouvait fort bien se concevoir.
Cependant, la répartie ne fit qu’attiser l’humeur
qu’il avait mauvaise et il décida de porter un grand
coup.
«Tout cela sans compter les frais de scolarité dans
les universités afin de payer les locaux et le matériel,
entre autres, lesquels frais sont élevés. Nous devons
en couvrir, en tant que gouvernement, la majeure partie, et cela
coûte très, très, très cher!»
«Cela est étonnant, répliqua le ministre hispanophone
dans son français appliqué. Chez nous, en régime
socialiste, ce n’est pas ce qui coûte le plus cher.»
«Mais enfin, s’exclama le nord-américain sur
un ton qui frôlait dangereusement l’incident diplomatique,
qu’est-ce qui, chez vous, coûte le plus cher en éducation?»
«Ce qui coûte le plus cher en éducation? répondit
l’ancien révolutionnaire. Mais, c’est l’ignorance,
voyons…»
|